
Article de Kenza Sefrioui, dans la revue Telquel.
« Compagnie théâtrale existant depuis quinze ans, cherche comédienne pour le rôle principal d’un spectacle en création portant sur la condition de la femme noire. Pour candidater, vous devez correspondre au profil physique du personnage. En clair, ça veut dire Femme et Noire.” Le 13 septembre, au théâtre de la rue des Fauvettes, six femmes se présentent pour répondre au casting, l’une accompagnée de son fils Son. Il y a Bamuso, l’Africaine à l’élégance traditionnelle. Il y a l’Antillaise Farnélise, aux cheveux défrisés, avec sa fille Olga, qui a le teint clair. Il y a Mom, l’Afro-Américaine, et Mother, l’Américaine blanche. Patience, à la coiffure courte afro décolorée, convaincue qu’elle est la seule à pouvoir “incarner
LA femme noire ici”, s’emporte : “Que viennent faire ici des Blanches, une vieille fatiguée, une égérie de l’altermondialisme – pardon Tantie – et, pire encore, un mec ?” Et le monolithe fantasmé vole en éclats…
Dans une incisive pièce de théâtre, Nathalie M’Dela-Mounier interroge les représentations des femmes noires et se moque des assignations identitaires.
On retrouve dans cette pièce la sensibilité de Nathalie M’Dela-Mounier aux violences du monde. Ici, la romancière au style poétique choisit le genre du théâtre pour jeter à bas l’idée d’une prétendue condition noire homogène. Celle-ci apparaît dès les premières répliques comme une image relevant de l’imaginaire, même intériorisé par Patience : “On ne peut faire plus femme et plus noire que moi. Une jeune femme noire dans toute la splendeur de son naturel retrouvé, assumé, sublimé, même.” Cette tirade lui vaut les applaudissements de tous les autres personnages, qui reprennent leurs discussions en français, en créole, en bambara et en anglo-américain.On apprend plus loin que Mom a imposé à “Monsieur Casting” de n’auditionner “LA femme noire” que “si elle vient avec sa sœur blanche dont elle est le double obscur”, voire avec son fils. La pièce progresse de conversation en conversation, chacune étant à tour de rôle la protagoniste. Les femmes débattent des stéréotypes auxquels elles sont confrontées, de Cham à Uncle Ben’s, elles disent la perte d’insouciance du petit garçon qui réalise qu’il est noir, quand il ne s’agit pas de couleur, mais d’un “jeu où l’échec est toujours du même côté”. Remontent la mémoire de l’esclavage, les clichés, l’humiliation des hommes qui “n’ont pas pu protéger leurs mères, épouses ou filles de la peste négrière” et qui “tout brisés se ratatinaient sur leur haine, se trompaient de colère et se courbaient sous le joug du rhum”. Il est aussi question de la peur des mères pour leurs fils, des violences policières et politiques, du racisme contre les migrants. “On est toujours le Nègre d’un autre”, conclut Bamuso. Au fil des paroles, s’affirme la certitude d’une irréductible singularité. En faisant dialoguer des situations singulières, Nathalie M’dela-Mounier livre un brillant plaidoyer contre les assignations identitaires.